Ma mère a 72 ans. Elle a une fibre à 1 Gb/s chez elle (installée par mon frère il y a deux ans), un smartphone récent, une tablette. Sur le papier, elle est connectée mieux que 80% de la planète. Dans la réalité ? Elle vient de renoncer à faire sa déclaration d’impôts en ligne cette année. Trop d’étapes, trop de mots qu’elle ne comprend pas, un mot de passe perdu, un identifiant qui ne marche plus. Elle est allée au centre des finances publiques, comme avant — des heures passées assis à se battre contre des interfaces qui ne pardonnent pas la moindre erreur.
Voilà. C’est ça, la fracture numérique en 2026. Ce n’est plus juste une histoire de tuyaux ou d’antennes. C’est bien plus tordu.
Le mythe du « y’a qu’à installer la fibre »
Pendant vingt ans, on a raconté que le problème c’était l’accès. Pas de réseau, pas d’ordi, pas d’abonnement. Et donc les pouvoirs publics ont mis des milliards sur la table pour tirer des câbles jusque dans les hameaux les plus paumés. Bonne nouvelle : ça a plutôt marché. En France, la Cour des comptes a récemment publié un état des lieux et le déploiement, même s’il reste des zones grises, avance vraiment.
Sauf qu’entre-temps, la définition du « numérique » a changé cinq fois. Un chercheur que j’ai lu récemment expliquait bien qu’on est aujourd’hui dans la cinquième vague technologique, celle portée par l’IA. La cinquième. Franchement, quand tu as appris à envoyer un mail à 60 ans en 2010, tu n’as pas forcément envie de repartir à zéro tous les trois ans pour comprendre ce qu’est un prompt ou une identité numérique décentralisée.
Connecter, oui, mais après ?
Un rapport onusien sorti cette année a mis le doigt sur un truc que je trouve super juste : la connectivité ne suffit pas. Tu peux mettre la 5G dans un village de République démocratique du Congo (l’UNESCO a d’ailleurs des programmes en ce sens), si les gens n’ont pas les compétences, les contenus dans leur langue, ou tout simplement les moyens d’acheter un smartphone correct, tu n’as rien réglé. Tu as juste installé du matériel.
Le vrai sujet, c’est l’usage. Et là, on voit apparaître des fractures dans la fractures. Il y a ceux qui utilisent internet pour se former, comparer, décider (que ce soit pour trouver un logement, choisir un traitement médical, ou même faire un tour sur Casino Extra pour se divertir un soir), et il y a ceux qui subissent internet, qui s’y font arnaquer, qui n’osent plus rien faire. Ce ne sont pas les mêmes internets.
Le rural n’est plus (que) le problème
Quand j’étais gamin, la fracture numérique c’était « Paris vs la Creuse ». Aujourd’hui c’est beaucoup plus fin. J’ai lu récemment le cas d’un district vietnamien, Vinh Loc, qui a fait un boulot énorme de transformation numérique dans ses zones rurales : services publics dématérialisés, formations, appui aux petits commerçants. Résultat, une zone rurale qui est parfois mieux équipée en usages numériques qu’un quartier périphérique d’une grande ville occidentale.
Ça remet les pendules à l’heure. La fracture n’est pas géographique en premier lieu. Elle est sociale, générationnelle, économique, culturelle. Et elle se reconfigure en permanence.
Perso, ce qui m’inquiète le plus
Le truc c’est que l’IA est en train de creuser un fossé nouveau, à une vitesse hallucinante. En 2023, savoir utiliser ChatGPT était un plus. En 2026, dans pas mal de métiers, ne pas savoir travailler avec une IA générative te met sur la touche. Les gamins de 15 ans qui bidouillent des agents autonomes pendant que leurs parents galèrent encore à retrouver leur mot de passe France Connect, ce n’est pas une caricature. C’est ce que je vois autour de moi.
Et ce n’est pas juste une question d’âge, hein. Je connais des trentenaires diplômés qui refusent d’utiliser l’IA « par principe » et qui, dans cinq ans, vont probablement se retrouver dans une situation compliquée professionnellement. C’est un choix, mais c’est un choix qui a un coût.
Ce qui marche, ce qui ne marche pas
Les initiatives locales, quand elles sont bien pensées, ça fonctionne. Les Espaces France Services, les conseillers numériques, les médiathèques qui organisent des ateliers, les associations de quartier. Ça ne fait pas les gros titres mais ça change des vies. Une voisine à moi, ancienne institutrice, donne bénévolement des cours à des retraités du quartier deux fois par semaine. Ils apprennent à faire leurs démarches, à repérer les arnaques par SMS, à passer un appel vidéo à leurs petits-enfants — et même à naviguer sur internet en toute sécurité, un peu comme les acteurs du jeu en ligne responsable cherchent à protéger leurs utilisateurs. C’est du concret.
Ce qui marche moins bien : les grands plans nationaux top-down, avec des budgets colossaux et des indicateurs de performance qui mesurent le nombre de bornes installées plutôt que le nombre de personnes autonomes à l’arrivée. La Cour des comptes est d’ailleurs assez sévère sur ce point dans son dernier bilan, et je trouve qu’elle a raison.
Un mot sur les entreprises
On parle beaucoup des particuliers, mais les TPE et PME ont exactement le même souci. Un artisan de 55 ans qui doit facturer électroniquement, gérer un site vitrine, répondre aux avis Google, être présent sur les réseaux, faire du référencement local… c’est un métier à plein temps qui n’a rien à voir avec le sien. Et personne ne l’accompagne vraiment.
Ma mère va bientôt m’appeler pour que je l’aide à faire un truc en ligne. Je vais râler intérieurement pendant deux minutes, puis j’irai la voir. C’est aussi ça, combler la fracture, à petite échelle. On ne peut pas tout attendre des pouvoirs publics.



